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Un authentique conte de fées






Joseph Bologne ,
chevalier de Saint-Georges
(1745-1799)

lithographie de William Ward
d'après un tableau de Mather Brown

        En suivant l'itinéraire de Joseph Bologne, dit le chevalier de Saint-Georges ou Saint-Georges tout court, écrit avec ou sans « s »,  le vers fameux de Nicolas Boileau-Despréaux, « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » - pris hors de son contexte - peut venir à l'esprit, si tant est que la vie de Saint-Georges ressemble fort à un conte de fées.

          Né à La Guadeloupe le jour de Noël de l’an 1745 – cette date de naissance fut-elle un heureux présage ? – Joseph est le fruit des amours d'une esclave africaine appelée Anne, Nanon ou bien encore « La Belle Nanon », créole née sur l'île en 1723 à l’habitation dite du Grand Cul de Sac, et de M. de Bologne Saint-Georges (1711-1774), protestant d’origine néerlandaise, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, et propriétaire d’une plantation prospère à La Guadeloupe.

          Cet enfant n’aurait vraisemblablement eu aucun avenir s’il était resté sur son île natale du temps des lois scélérates du « Code Noir » instituant l'esclavage sur les îles à sucre du Royaume de France et des décrets de 1777 et de 1778, « interdisant l'entrée en France aux nègres, mulâtres et gens de couleur libres ainsi que les mariages interraciaux. »

          Toutefois, « les bonnes fées s’étant penchées sur son berceau », si le Chevalier fut certes parfois maltraité, il eut une vie enviable, faite de hauts faits d’armes au sens étendu de l’expression. 

         Deux années après sa naissance,  en décembre 1747, M. de Bologne Saint-Georges doit quitter Basse-Terre précipitamment. En consultant les minutes d'un jugement qui a été conservé, nous apprenons qu'au cours d’une visite à son oncle Samuel de Bologne, M. de Bologne et Pierre-Julien Le Vanier de Saint-Robert qui ont fait ample consommation de « ponche », en viennent à se battre en duel. Le Vanier de Saint-Robert qui semblait avoir été blessé sans gravité, meurt trois jours plus tard. La blessure provoquée par un coup d'épée a probablement entraîné le « tintanos » comme le rapport le mentionne. 

         M. de Bologne sait qu’il va être accusé d’homicide et qu’il risque la confiscation de ses biens. Craignant que sa chère Nanon et son fils ne soient vendus avec tous les esclaves de la plantation, M. de Bologne décide de quitter l’île et de prendre un navire en partance pour le port de Bordeaux.

         Il a été bien avisé de quitter La Guadeloupe car il est condamné à mort par contumace, à la confiscation de tous ses biens et pendu en effigie sur la place de Basse-Terre en mai 1748.

         Deux années plus tard, Pierre de Bologne, Conseiller du Roi, plaide la cause de son frère auprès du Souverain et obtient des lettres de rémission. M. de Bologne peut alors retourner à la Guadeloupe et recouvrer ses biens après un séjour de deux années chez Pierre à Angoulême.

         En 1753, alors que l’enfant n’a que huit ans, M. de Bologne décide de faire donner à son fils une éducation de jeune aristocrate et part avec lui pour la France. Deux ans plus tard, Nanon rejoint son fils et vit sous le toit de Georges. Quand Joseph a 13 ans, avant de repartir pour La Guadeloupe, Georges place son fils en pension chez Nicolas Texier la Boëssière, homme de lettres et excellent maître d’armes, qui va coordonner les études du jeune Joseph et devenir son père spirituel.

         La Boëssière  fait  de son  élève un  fleurettiste  d’exception et dès l'âge de quinze ans, le jeune Joseph domine les plus forts tireurs. C'est incontestablement la plus fine lame de son temps, peut-être « l’homme le plus prodigieux qu'on ait vu dans les armes », dira de lui Antoine La Boëssière, le fils de Texier, qui sera l’ami indéfectible de Joseph.

          Il ne faut pas oublier que les aristocrates forment alors le corps social appelé « la noblesse d'épée ». Seuls les nobles sont alors dignes de porter l'épée et d'apprendre à s'en servir. « Figurer parmi cette aristocratie, et à la première place encore, n’est donc pas rien », cette  litote de Claude Ribbe ayant valeur de superlatif absolu.

         Pierre Bardin nous apprend que le 10 mai 1763 M. de Bologne achète pour son fils une charge de « Conseiller du Roy, contrôleur ordinaire des guerres » qui lui donne droit au titre d’écuyer et le 8 juin en la Grande Chancellerie de France, les magistrats donnent officiellement leur agrément à cette vente.

         Une dispense lui a été octroyée. Pierre Bardin présume que M. de Bologne a fait jouer à plein l’article 59 du Code Noir selon lequel « les affranchis ont les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres ». Joseph de Saint-Georges conservera cette charge pendant onze années et pourra prendre le titre de chevalier comme tel est son droit.

         Cette expérience professionnelle permet de comprendre pourquoi, la Révolution venue, on lui confiera le commandement d’un régiment de cavalerie légère, moins pour sa notoriété, ses qualités sportives et sa maîtrise de l’escrime que parce qu’il a acquis des compétences de gestionnaire. 

         Pierre Bardin nous apprend aussi que Joseph de Saint-Georges, écuyer, demeurant rue Saint-André des Arts, est inscrit sur les registres des gendarmes de la garde du Roi le 1er juillet 1764 et non en 1761 comme d’autres biographes l’ont mentionné.

          Mais avant toute chose, Saint-Georges est un musicien, violoniste virtuose, compositeur de sonates, de symphonies concertantes pour quatuor d'archets, de concertos et de comédies mêlées d'ariettes. Chef d’orchestre respecté, il va diriger les formations les plus prestigieuses de France et probablement d’Europe. Il commence par Le Concert des Amateurs, l’un des orchestres les plus prestigieux de l’époque avant qu’on lui confie d’autres formations telles que Le Concert Spirituel et plus tard Le Concert de La Société Olympique, l’une des fondations du Grand Orient de France dont le Grand Maître est le futur Philippe-Egalité.

          Candidat pour diriger L’Académie Royale de Musique, il en est évincé lorsque deux chanteuses, Sophie Arnould et Rosalie Levasseur, ainsi qu’une danseuse, Marie-Madeleine Guimard, adressent un placet à la reine pour « représenter à Sa Majesté que leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

         Ce fut là assurément un acte honteux de discrimination. Toutefois, Gabriel Banat s’est demandé si les préjugés de ces dames furent la cause majeure du rejet de Saint-Georges à la direction de cette institution. Les divas auraient agi de la sorte pour sauvegarder leurs intérêts et leur désir de contrôler cette prestigieuse maison. Saint-Georges se proposait de réorganiser l’Opéra et les réformes qu’il n’aurait probablement pas manqué d’apporter auraient fait craindre à ces dames d’être supplantées par de nouvelles recrues.         

         Puisque l’on récusait Saint-Georges - à ses yeux le candidat le plus valeureux - Louis XVI, mis au fait de cette cabale, lui rend hommage en ne nommant personne. Il prend la décision de faire administrer L’Académie Royale de Musique par Papillon de la Ferté, l’un des intendants et trésoriers de ses menus plaisirs. Or, il se trouvait que le dit Papillon de la Ferté n’était rien d’autre que « l’amant de cœur » de Madeleine Guimard.

          Heureuse compensation, Madame de Montesson, l’épouse du duc d’Orléans, lui confie la direction de son théâtre privé et lui demande d’être le maître de cérémonie de son salon. En outre, Saint-Georges devient l’un des familiers de Marie-Antoinette.

           En 1777, Saint-Georges fait jouer Ernestine, une comédie à ariettes en trois actes dont le livret a été rédigé par Choderlos de Laclos. Protégé par la maison d’Orléans et ami du futur Philippe-Égalité, Saint-Georges se lie, lors de l’un de ses  séjours à Londres, avec un autre escrimeur talentueux, le chevalier d'Éon avec qui il croisera le fer en présence du Prince de Galles.

          A la Révolution, Saint-Georges s’installe à Lille et s’engage dans La Garde Nationale avec le grade de capitaine. Le 7 septembre 1792, il devient colonel de La Légion Franche des Américains et du Midi, en partie composée d’Afro-Antillais. L’un des officiers sous ses ordres s’appelle Alexandre Dumas, futur général d’empire, et père de l’auteur des Trois Mousquetaires. La Légion est formée à Laon avant de rejoindre Lille et l’armée du Nord sous la nouvelle désignation de  13e Régiment de Chasseurs à Cheval. Elle est envoyée au feu contre les Autrichiens.

          Suspecté de sympathies royalistes -  notamment au moment de la trahison de Dumouriez – le Chevalier est destitué de son commandement par Bouchotte, ministre de la Guerre. Le 4 novembre 1793, il est arrêté à Château-Thierry, malgré le soutien de la municipalité. Incarcéré d’abord à Chantilly, puis au château d’Hondainville (Oise), il est enfin libéré, après presque une année de détention, par ordre du Comité de Sûreté Générale. Tombant sous le coup d’une loi visant à épurer l’armée de ses officiers royalistes après l’Insurrection de Vendémiaire (octobre 1795), il est définitivement révoqué.

         De 1795 à 1797, Saint-Georges disparaît des cercles parisiens. Les biographes du Chevalier affirment que durant cette période, il a séjourné à  Saint-Domingue où il aurait rencontré Toussaint Louverture. Toutefois, le séjour de Saint-Georges à Saint-Domingue après son incarcération est source d’incertitude.

          Pierre Bardin émet un doute sur ce séjour car on n’a trouvé nulle trace de Saint-Georges dans la presse de l’époque ou dans les archives des manifestes de navires en partance des ports français pour Saint-Domingue ou effectuant des traversées de retour en France. Il en vient même à penser qu’il ne s’est peut-être pas rendu à Saint-Domingue en définitive et qu’après son éviction des armées de la Révolution, il n’a pas quitté la France. En tout cas, il semble peu probable qu’il ait fait partie de la délégation officielle des commissaires civils  envoyés à Saint-Domingue avec, à leur tête, Léger-Félicité Sonthonax, l’ami de Brissot, le fondateur de La Société des Amis des Noirs. 

          Saint-Georges meurt à Paris le 10 juin 1799 d’une infection de la vessie. Là encore, contrairement à ce qui a pu être écrit, sa mort est honorée dignement. Une annonce nécrologique, parue sur Le Journal de Paris en date du 14 juin 1799 encense le Chevalier pour « son urbanité, la douceur de ses mœurs et la bonté de son âme… », rappelant les mérites qui furent les siens comme escrimeur, son excellence dans tous « les exercices du corps », ses talents de violoniste virtuose, de chef d’orchestre et de compositeur.

      En janvier 2009, après la publication de son ouvrage biographique sur le chevalier de Saint-Georges, P. Bardin a fait une communication inédite sur le blog de Jean-Claude Halley, Président de L’Association des Amis de Joseph Bologne, chevalier de Saint-Georges, après avoir découvert un rapport qui atteste de l’admiration que les professionnels des armes vouaient à Joseph Bologne. Ce document confirme que cet éclatant Chevalier n’est pas mort abandonné de tous et oublié. Cette découverte permet aussi d’apprendre que Saint-Georges fut inhumé au « Temple de la Liberté et de l’Egalité » appelée auparavant L’Eglise Sainte Marguerite, débaptisée comme nombre d’églises sous la Révolution.

          Nous savons donc désormais que le 10 juin 1799 à huit heures du soir, le commissaire de police de la Section de Montreuil voit entrer quatre personnages à la mise soignée : deux professeurs en fait d’armes, Jean-Pierre Gomard et Philibert Menissier fils, le chef d’escadron Charles François Talmet, et le citoyen Pierre Nicolas Beaugrand, ancien chef de bureau à l’Assemblée Nationale. Ils viennent tous quatre déposer une requête après le décès du citoyen Joseph Bologne dit Saint Georges, chef de brigade du treizième régiment de chasseurs à cheval, dont le corps a été porté en ce jour dans une bière au Temple de la Liberté et de l’Egalité du huitième arrondissement. 

 « Comme les déclarants ont connu parfaitement le défunt, qu’ils étaient étroitement liés d’amitié avec lui, désirent exhumer le corps du dit défunt pour le mettre dans un cercueil de plomb. Ils se sont donc présentés devant nous à l’effet de pouvoir parvenir à remplir l’exécution de leurs sentiments, si toutefois rien n’est contraire au principe des lois, affirmant le tout pour être sincère et véritable et ont signé avec nous après lecture faite. »