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             Le prestige de l’escrime

Lorsque Diderot et ses collègues prirent la
décision de reproduire le texte du livre The School of Fencing (L'Ecole des Armes), ouvrage de Domenico Angelo, publié en français en 1763 avec 47 superbes dessins gravés sur cuivre, l'école française s'estima profondément offensée que le choix des encyclopédistes se soit porté sur l'ouvrage d'un maître d'armes italien, installé à Londres, plutôt que sur le traité d'un maître français.
Toutefois, aucun représentant de l'Académie de Paris n'était prêt à concéder que les dessins de John Gwynn et Ryland, collaborateurs d'Angelo, étaient remarquables et qu'aucun traité d'armes français ne pouvait à ce jour souffrir la comparaison avec le manuel du magister
italien.                                                                              
                                                                                      Domenico Angelo 
                                                                                      Portrait de James Nixon
                                                                                             (1798)


Ci-dessous, deux de ces dessins aquarellés qui semblent avoir été pris sur le vif. En outre, le texte démontrait que les préceptes d'Angelo étaient pertinents et qu'il  enseignait une escrime raisonnée.


Vous pourrez trouver en annexe de la pièce, intitulée Le Divin Saint-Georges, un long développement consacré au prestige de l’épée au XVIIIe siècle et les raisons de l’excellence de Saint-Georges à l’escrime.  En voici quelques extraits.


Le chevalier de Saint-Georges et l'escrime

         
           
Les symboles de l'épée
  « L'épée », concept étendu ou multidirectionnel, se situe encore de nos jours dans tout un ensemble historique, martial, moral,  littéraire et culturel. 
L'académicien Camille Jullian a publié un opuscule, intitulé « Pourquoi nous portons l'épée ? » par lequel il glorifie non seulement l'arme mais aussi celui qui maîtrise l'art de d'en servir: 
    « De l'œil qui voit le danger à la pensée qui trouve la riposte, à la main qui la commande, à la lame qui l'exécute, il y a un échange continu, rapide comme l'éclair, d'ordres et d'actes. L'épée oblige l'esprit à l'attention, à la   décision : elle le guide autant qu'il la surveille. Aucune arme, présente ou passée, ne met en éveil plus de facultés humaines; aucune, par la réaction naturelle de l'outil sur l'ouvrier, n'a plus contribué à façonner l'intelligence sur la volonté. »
                                          

Statue d'Alfred The Great à Winchester,
 sa capitale et lieu où il fut enterré.
Il brandit sa lourde épée, symbole de
 valeur et de bravoure.
Roi de Wessex de 871 à 878 et des
Anglo-Saxons de 878 à 899, il s'illustra
en combattant l'envahisseur danois et
reprit Londres en 886. Il fortifia les villes
et transforma les milices en une armée
structurée afin de s'opposer à de
nouvelles incursions des Vikings.
                               
                                                    Escrime, langage et rhétorique
   Le vocabulaire de l'escrime a grandement contribué à enrichir le trésor de la langue française. De nombreux vocables, métaphores et expressions ayant trait à l'escrime, au duel, à la chevalerie, aux armes ou aux armures sont passés dans le style figuratif ou dans le langage courant.
    Lors de débats politiques, lors d'une conférence publique, dans l'enceinte d'une cour de justice, politiciens, conférenciers, magistrats ou avocats rivalisent d'adresse oratoire. Attaques verbales, contre-attaques, parades et ripostes, appelées aussi réparties, jaillissent de la garde des antagonistes, tout comme dans un assaut d'armes.
    Dans son ouvrage « Le Mal Français », l'académicien Alain Peyrefitte voit dans les affrontements oratoires modernes, dans les « duels » politiques radiodiffusés ou télévisés, une ligne de force de la période duelliste proprement dite et il écrit à ce sujet: 
« Longtemps la France fut le pays d'élection des duels. Elle le reste des éclats de colère, des violences verbales, des menaces sonores qu'on ne met pas à exécution. Dans les milieux raffinés, on décoche des flèches plus légères mais plus sûres. La virtuosité en cet art y est plus prisée que le bon sens ou la compétence. »
    Dans un article paru sur le premier numéro de la revue Duels en Scène, éditée par  « Le Centre d’Etudes et de Recherches Internationales sur l’Escrime Ancienne et de Spectacle », Véronique Bouisson a étudié « Le langage des armes » dans le « Roméo et Juliette » de W. Shakespeare et  dit en conclusion :
    « Le duel prend la parole, au sens propre et figuré. Il s’en empare, la réduit au silence ou la transforme en cri de peur, de douleur, d’amour. L’épée endosse la valeur emblématique qui fait d’elle un symbole du verbe. Elle offre au spectateur une vision apocalyptique de Vérone et sortant de la bouche du Verbe, elle ouvre les portes du Paradis ou de l’Enfer. »

                                 La corporation des maîtres d’armes

    L'Académie d'Armes, corporation des maîtres d'escrime, atteint son apogée sous Louis XIV. En 1656, le Roi Soleil, en reconnaissance des leçons reçues de M. Vincent de Saint-Ange, son maître d'armes, déclare que « ceux qui ont l'honneur de mettre les armes entre les mains des Princes et des Grands méritent de recevoir une distinction spéciale parmi les communautés du royaume ». C'est ainsi qu'il accorde la noblesse héréditaire aux six plus anciens maîtres ayant au moins vingt années d'exercice depuis le jour de leur réception.
    Cette « compagnie des maîtres des Académies du Roi en la ville et faubourg de Paris » fut dissoute pendant la Révolution après deux siècles d'activité. Augustin Rousseau, son dernier syndic, dont le père et le grand-père avaient enseigné l'escrime à Louis XV et Louis XVI, fut guillotiné en 1793, l'acte d'accusation lui reprochant essentiellement d'avoir été « le maître d'armes des enfants de Capet». 
     Par ce sinistre déni de justice, le tribunal révolutionnaire avait voulu montrer que l'escrime,  apanage quasi exclusif des nobles et des aristocrates,  pratique inséparable du duel et du point d'honneur, ne pouvait trouver grâce auprès du peuple désormais souverain.
                                   
                                          La « noblesse d’épée »
    Il ne faut pas oublier que les aristocrates forment alors le corps social appelé « la noblesse d'épée ». Seuls les nobles sont alors dignes de porter l'épée et d'apprendre à s'en servir, le bâton étant la seule arme digne des manants. Dès lors, bastonner un homme sans « titulature » qui ose s'en prendre à un noble, c'est le remettre à sa place. 

                                                Le fleuret 
    Au XVIIIe siècle, le duel est une funeste institution qui perdure. Toutefois, l’escrime tend graduellement à devenir un « art d’agrément » plutôt qu’un « art de tuer », souhait exprimé par Diderot et ses collaborateurs qui reproduisent dans l’Encyclopédie les 47 superbes dessins, gravés sur cuivre, du livre  The School of Fencing (L'Ecole des Armes) de Domenico Angelo, publié en français en 1763. 
    A l'époque de Saint-Georges, disputer courtoisement dans un salon un assaut d'escrime à fleurets mouchetés avec l'un de ses pairs, est une façon parmi d’autres de briller en société et de faire montre de subtilité. 
    Lorsqu'on croise le fer, la courtoisie, la recherche du geste académique, le respect des conventions établies, sont des raffinements que l’on se doit d’observer.
Pour dire tout cela autrement, « faire fort mais beau » - formule qui pourrait avoir valeur de devise – est alors un accomplissement auquel le chevalier de Saint-Georges est parvenu avec éclat.


                                          Des tresses de laurier

    Citant une phrase célèbre du poète Ludovico Ariosto,  dit L'Arioste, La Böessière Fils dit de son ami : « La nature le fit et rompit le moule. »
    Les maîtres d’armes sont unanimes pour s’extasier sur la virtuosité de Saint-Georges au fleuret. Les louanges qu’on lui décerne en font presque un escrimeur de légende. « C’est le « Le Dieu des Armes » dit de lui le maître Angelo qui tient une salle d’armes à Londres. C'est « l’homme le plus extraordinaire qu’on ait peut-être jamais vu dans les armes», dit son ami Antoine La Böessière. Sa vitesse d’exécution est « surnaturelle » dit le maître Posselier, auteur d’un traité. 
    De nos jours, de jeunes escrimeurs  diraient dans leur langage que ce fut un « extra-terrestre ou un galactique ». Dans un contexte actuel, Saint-Georges aurait participé aux Jeux Olympiques avec l’équipe de France d’escrime. 

                       
                           Les raisons de l'excellence de Saint-Georges à l'escrime 

 
« Le plastron »  
    Antoine, La Boëssière Fils dit de Saint-Geroges qu’il était « très bien fait, doué d’une force de corps prodigieuse, et d’une vigueur extraordinaire; vif, souple, mince, élancé, il étonnait par son agilité. »  
    Il va de soi que ses remarquables qualités de souplesse et de coordination physique n’auraient pas suffi à faire de lui un escrimeur d’exception. 
    La Boëssière le fait longuement et journellement plastronner pendant les six années durant lesquelles Saint-Georges vit sous son toit et exige une gestuelle parfaite. 
    Il faut savoir qu’un maître donnant une leçon d’escrime à l’un de ses élèves, revêt un plastron de protection. C’était autrefois une pièce d’armure qui couvrait la poitrine. Le plastron est le symbole de la leçon individuelle.
    Antoine rendant hommage à son père précise à ce sujet : « Depuis l’âge de huit ans que mon père me mit le fleuret à la main, ayant toujours exercé sous lui, j’ai eu l’inappréciable avantage d’être formé par ses leçons, et élevé avec M. de Saint-Georges qui a été jusqu’à sa mort mon ami et mon compagnon... » Et il ajoute : « Quant à Saint-Georges,  jamais personne dans la leçon n’a déployé plus de grâce, plus de régularité »

mais aussi  « le mur à toucher… » 
    Joseph dispute aussi des assauts avec les tireurs qui fréquentent la salle d’armes, croisant ainsi le fer avec des escrimeurs aux styles différents. C’est en faisant assaut que l’on met en application les enseignements reçus et que l’on parvient graduellement à des automatismes. 
    L’apprentissage de l’escrime, discipline très technique ne peut être qu’un processus qui requiert « patience et longueur de temps ».  Humblement et docilement, Joseph continue à faire ses « gammes » et voici en quoi elles consistaient, nous dit Antoine:
« On l'admirait particulièrement dans sa manière de tirer le mur à toucher; il était si sûr de ses moyens qu'il touchait indistinctement des deux côtés…  Il recommandait de ne pas s'ébranler, se faisant un devoir de ne pas tricher, il touchait et repassait son fleuret dans sa main gauche avec tant de vivacité que le pareur n'avait pas eu le temps de rencontrer le fer pour la parade. Une telle prestesse doit paraître incroyable à qui ne l'a pas vue. »
    En d’autres termes, Saint-Georges était aussi adroit des deux mains et se montrait quasi irrésistible en se fendant de pied ferme, sans feintes préalables en portant une attaque.
    L’exercice du mur à toucher consiste à se placer en face d’un partenaire après avoir pris ses distances. Chacun sert de cible ou de mur en alternance. Les tireurs engagent le fer, attaquent ou défendent à tour de rôle en s’entraînant sur des actions convenues d’avance. 
    En résumé, ce qu’il faut retenir c’est que Saint-Georges a pris journellement une longue et épuisante leçon au plastron de Me La Boëssière, fait chaque jour des gammes en se soumettant à l'exercice fastidieux du « mur à toucher » et croisé le fer avec une multitude de bons tireurs.

Au XVIIIe siècle, l’excellence en escrime confère encore une aura de noblesse…
   
   Dans Croiser le Fer, publié par les Editions Champ Vallon, Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna soulignent, à la lueur des exploits duellistes des héros de Théophile Gautier et de Paul Féval, que si l'on n'est pas de « haute naissance », l'épée peut anoblir ceux qui y excellent:
    « Pour Sigognac  et Lagardère, l'escrime est une science qui permet d'acquérir une renommée que leur interdisait leur situation. Dans leurs combats, nulle improvisation, nulle vertu innée ne vient faire triompher une prétendue supériorité de la noblesse. La maîtrise technique et la science de l'escrime ont valeur de lettre d'anoblissement sanctionnant, non la naissance, mais la valeur. Le capitaine Fracasse, formé par son vieux maître d'armes, reconquiert sa place sociale à la pointe de l'épée, en remportant de haute lutte, le cœur et la main d'Isabelle. Le port et le maniement de l'épée, privilèges théoriques de la noblesse, deviennent alors les supports de l'anoblissement... Lagardère est un enfant gentilhomme aussi bien que le roi. Cette noblesse il la doit à ses vertus et son talent d'escrimeur.»