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Saint-Georges, « un homme orchestre »…

Parvenir à l’excellence dans un domaine professionnel quel qu’il soit implique labeur, talent, patience et longueur de temps. Atteindre parallèlement un haut niveau de compétence dans des domaines autres, est certainement mission difficile qui suscite admiration et envie.

Pour parler concrètement, nous sommes admiratifs en présence d’individus aux aptitudes multiples, à des artisans du bâtiment, capables, par exemple, de passer avec une égale aptitude d’un corps de métier à un autre. En athlétisme, les décathloniens qui concourent dans dix spécialités différentes sont souvent considérés comme les « Rois du Stade ».

Très normalement, les  employeurs qui recrutent du personnel, interrogent presque invariablement les candidats sur leurs loisirs ou leurs centres d’intérêt hors profession.

On sait que le peintre Jean Ingres (1780-1867) avait fait des études musicales avant de  consacrer la majeure partie de son temps à la peinture. Il se plaisait à jouer du violon lorsqu’il parvenait à s’éloigner de son atelier  d’où l’expression consacrée « avoir un violon d’Ingres »

Tout à fait conscients du prestige que peuvent conférer des compétences multiples ou pour le moins des talents « subsidiaires », il n’est pas surprenant que ceux qui sont sur le devant de la scène - les politiciens en particulier - essaient de démontrer à ceux qui les observent qu’ils sont « différenciés », curieux et adaptables. C’est là un bon moyen de retenir l’attention des médias, de surprendre les électeurs et pour parler un langage mercantile, de se donner une bonne image de marque.

Valéry Giscard d’Estaing en campagne électorale faisait occasionnellement entendre le son de son «  piano à bretelles » et Lionel Jospin, premier ministre, jugea un jour opportun de pousser la chansonnette.

Etre considéré comme un homme de lettres » quand on est en politique, est une distinction prestigieuse en France. Le général de Gaulle en publiant les trois volumes de ses « Mémoires de Guerre » fut encensé par la critique pour sa maîtrise de la langue française et la remarquable rhétorique de ses discours donnés sans l’ombre d’une note. François Mitterand, politicien et écrivain, était connu comme « l’homme qui aimait les livres » ce qui contribua grandement à son aura. Lui, tout comme Giscard d’Estaing acceptèrent de passer à la télévision dans des émissions littéraires afin de donner leurs « sentiments » éclairés sur des auteurs qu’ils avaient lus.

La talentueuse pianiste Hélène Grimaud a publié un livre sur les loups, ne craignant pas de s’approcher d’une meute pour les caresser et les nourrir. Woody Allen, tout comme Bill Clinton jouent volontiers en public des partitions de jazz à la trompette. Condoleeza Rice, la secrétaire d’état de George Bush est une pianiste virtuose qui périodiquement donne un récital.

Nous pourrions multiplier les exemples d’artistes ou de « Grands » de ce monde des temps passés ou des temps d’aujourd’hui qui avaient ou ont un violon d’Ingres ou « plusieurs cordes à leur arc ».

Pour en revenir au chevalier de Saint-Georges, on peut se demander s’il aurait été aussi charismatique s’il n’avait été qu’un violoniste virtuose, un chef d’orchestre et compositeur reconnu, ce qui pourtant n’est déjà pas si mal pour un seul homme…

Saint-Georges doit très probablement à ses aptitudes d’excellence dans des domaines autres que celui de la musique d’avoir suscité étonnement et admiration, l’escrime ayant toutefois joué un rôle majeur parmi toutes les disciplines où il s’illustra. Sans jeu de mots facile, ce fut non seulement un chef d’orchestre éminent mais aussi un « homme orchestre ». A ces talents multiples, il joignait des facultés de cœur, d’humilité et de générosité.

Le marquis Jean Benjamin de Laborde dans son Essai sur la musique ancienne et moderne considère le chevalier de Saint-Georges comme  l’homme qui parmi tous les hommes est né avec le plus de talents différents... et le mérite peu commun d’une  grande modestie.

L’Italien Giuseppe Tartini (1692 –1770) a parfois été comparé à Saint-Georges car lui aussi était un violoniste d’exception et un escrimeur confirmé. En 1770, lorsqu’il dut renoncer à jouer de son instrument, éprouvant des douleurs cervicales et articulatoires, il se consacra alors à l’écriture musicale et devint l’un des compositeurs italiens les plus féconds de son temps, écrivant 174 sonates et 127 concertos.

Le « palmarès » du Chevalier de Saint-Georges, est assurément exceptionnel. Les jeunes dans leur langage diraient de lui que ce fut un surdoué, un galactique ou un extra terrestre (Se reporter à la rubrique Prestige de l’escrime).

Si son incomparable maîtrise du fleuret contribua largement à le faire connaître d’un public autre que celui de l’environnement musical, ce fut aussi un écuyer émérite ce qui lui valut d’être admis dans le corps d’élite des gendarmes du Roi alors qu’il n’avait pas encore 16 ans.

Outre ses aptitudes de musicien et de compositeur, il excelle dans d’autres sports ou « exercices du corps », selon l’expression de l’époque. Nageur intrépide, il passe d’une rive à l’autre de La Seine en nageant d’un seul bras. C’est aussi un bon danseur, un patineur sur glace et un tireur d’élite. Acteur  sur la scène du théâtre privé de la marquise de Montesson au Palais Royal, c’est un poète qui compose des « Romances », chansons en vers. Dernier point et non le moindre, il sera colonel des armées révolutionnaires lorsque la Patrie sera en danger. Tout cela semble presque inconcevable chez un seul homme.

En outre, son ascendance africaine par sa mère et son dénominatif d'Américain des Iles, éléments « d’exotisme » ajoutèrent sans doute à son charisme mais parfois aussi lui valurent occasionnellement des réactions hostiles de la part de ceux qui lui  reprochaient de ne pas être dans les normes ou de ne pas « rester à sa place ». Ils l’accusaient en fait d’être trop brillant, talentueux et charmant, en d’autres termes de commettre le délit de ne pas être médiocre si tant est que l'envie et la jalousie sont les composantes majeures de l'humaine nature.

Dans le Prologue de son livre biographique sur Saint-Georges, Emil Smidak cite Le Journal de John Adams, second Président des Etats-Unis, qui durant un séjour en France entendit parler du « fameux Saint-Georges,  l’homme le plus doué en Europe pour l’équitation, la course, le tir, l’escrime, la danse, la musique ». Et il ajouta : «  Il touche à coup sûr un bouton, n’importe quel bouton du manteau ou de la veste d’un grand maître. En tirant au pistolet, il touche à coup sûr une pièce de monnaie lancée en l’air. »

Nous pouvons être quelque peu sceptique quant à l’extrême précision de Saint-Georges, capable de toucher immanquablement un bouton de la veste d’un grand maître en croisant le fer avec lui ou à sa prodigieuse adresse au tir au pistolet. Ce sont là des hyperboles de récit épique mais qui attestent tout de même de l’habileté hors du commun de ce héros.

On sait que le seul portrait de Saint-Georges qui nous soit parvenu a été peint à Londres par l’Américain Mather Brown, portraitiste de la famille royale. Saint-Georges en fit don à son ami Henry Angelo. Le poète français, Pierre-Louis Moline, auteur de théâtre et de livrets d’opéras, grand admirateur de Saint-Georges, avait composé un dithyrambe que l’on plaça en regard du tableau le jour où Angelo exposa la toile dans sa salle d’armes:

                                  Enfant du Goût et du Génie,
                                  ll naquit au sacré vallon,
                                  Et fut de Terpsichore* émule et nourrisson.
                                  S’il eût à la musique unie la poésie,
                                  On l’aurait pris pour Apollon.

(* Terpsichore : l’une des neuf Muses. On lui attribuait la danse et, dans la tradition antique, les chœurs dramatiques et la poésie lyrique.)

Saint-Georges  n'était pas du tout satisfait de son image et avait répondu à la mère d’Henry Angelo qui lui avait demandé si le tableau était ressemblant :

- « Madame, c’est si ressemblant que c’en est affreux. » 

Ses amis ne l'approuvaient point en cela et les dames certainement encore moins. Ils et elles estimaient probablement que Mather Brown avait eu un brillant sujet d'étude en la personne du chevalier de Saint-Georges. Le modèle avait beaucoup de prestance avec sa perruque poudrée, une redingote rouge au col échancré, laissant apparaître un jabot de soie blanche, la main droite sur le coeur, recouverte d'un gant d'escrimeur. Ill tenait son fleuret comme un violoniste tiendrait un archet. En portant un regard insistant sur ce beau visage, on était fasciné par les grands yeux noirs intenses du Dieu des Armes

Le portrait eut un succès considérable. Tous enviaient Angelo et bien vite un groupe d'escrimeurs sollicita la faveur d'emprunter le tableau pour le confier à un graveur. Ils allèrent trouver William Ward, l'un des maîtres de la gravure anglaise et frère de James Ward, célèbre peintre animalier. Le résultat combla d'aise tous les admirateurs du talentueux Chevalier qui s'arrachèrent le premier tirage qu’en fit cet artiste éminent, spécialiste en « manière noire et au pointillé ». 

Angelo songea spontanément à envoyer un exemplaire de cette gravure à son ami et confrère Texier La Boëssière. Celui-ci en accusa immédiate réception. L’admiration que la maître parisien vouait à Saint-Georges, son disciple et fils spirituel, lui inspira un éloge versifié encore plus tintinnabulant que ne l’avait été celui de Moline :

                      Dans les armes, jamais on ne vit son égal,
                      Musicien charmant, compositeur habile,
                      A la nage, au patin, à la chasse, à cheval,
                      Tout exercice enfin, pour lui semble facile,
                      Et dans tous, il découvre un mode original.
                      Si joindre à ses talents autant de modestie
                      Est le nec plus ultra de l’Hercule français
                      C’est que son bon esprit exempt de jalousie
                      N’a trouvé de bonheur en cette courte vie
                      Que dans les vrais amis que son coeur s’était faits.