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                            Saint-Georges victime d'un guet-apens           
                                  Variation des sources


Le 22 avril 1779, vers minuit, le chevalier de Saint-Georges (1745-1799), violoniste virtuose, compositeur et escrimeur talentueux, est agressé dans les rues de Paris. Il rentre chez lui en compagnie de l’un de ses amis, vraisemblablement après un concert ou peut-être après une soirée chez madame la marquise de Montesson, l’épouse du duc d’Orléans, dont il est le maître de cérémonie de son salon et le directeur de son théâtre privé

Il est intéressant de découvrir que cette agression est rapportée de façon différente par plusieurs mémorialistes de l’époque et ultérieurement par les biographes du Chevalier, exemples parmi bien d’autres de la fragilité des témoignages des contemporains et posant la question  de la validité des sources dites historiques.

Ainsi, Pierre Lefébure de  Beauvray, un échotier de l’époque avide de scandales, auteur d’un ouvrage intitulé Journal d’un bourgeois de Popincourt, (BnF ms. 10364) attribue à Saint-Georges une liaison amoureuse avec la marquise Marie-Joséphine de Montalembert, jeune épouse d’un vieux général.

Cette affirmation qui n’est corroborée par aucun document fiable, a été pourtant reprise par plusieurs biographes. La rumeur colporte même que de ces amours illicites serait né un enfant. Le mari bafoué aurait même ordonné que le nouveau-né soit laissé sans soins et sans nourriture afin qu’il ne survive pas.

Pourtant, cette relation amoureuse et le meurtre de l’enfant sont présentés comme des faits réels par le réalisateur de The Black Mozart, Reviving a Legend, film documentaire sur la vie et l’œuvre de Saint-Georges, produit en 2004 par Tafelmusik, maison de disques au Canada.

Dans le droit fil de cette histoire d’adultère, Gabriel Banat, dans son livre biographique The Chevalier de Saint-Georges, Virtuoso of  the Sword and the Bow, avance que le commanditaire de l’agression serait le Baron de Montalembert, désireux de venger son honneur et de punir le séducteur en montant cette opération nocturne.  Il mentionne aussi une version du guet-apens tendu à Saint-Georges, version  Touchard-Lafosse dans ses Chroniques de l’œil-de-bœuf (Paris. G. Barba, 1864). Celui-ci rapporte des rumeurs selon lesquelles, le Roi et la cour n’auraient pu supporter que Marie-Antoinette « fasse de la musique » avec ce séduisant Américain des îles d’où cette expédition punitive décidée par les services secrets du monarque.

Le présentateur ou maître de cérémonie du spectacle équestre de Bartabas à Versailles en 2004 a repris cette expression « faire de la musique avec la Reine » en y ajoutant ce sous-entendu « vous voyez ce que je veux dire »,  touche d’ambiguïté qui tend à officialiser la chose.

Les créateurs d’El Mozart Negro, ballet cubain de la Compagnie Prodanza, produit à La Havane en 2006,  sur des extraits d’oeuvres du chevalier de Saint-Georges ont retenu cette version des faits, fût-elle tout à fait improbable. Quoi qu’il en soit, l’agression a inspiré une superbe chorégraphie duelliste entre Saint-Georges et les gardes du Roi. Ajoutons, à titre d’information, que ce ballet a fait l’objet d’un DVD réalisé à La Havane par Steve et Stéphanie James de « Shakti Production », société de production audiovisuelle, située en Guadeloupe.
              
                                            Version officielle ?

Nous devons à Pierre Bardin dans son Joseph de Saint-Georges, le Chevalier Noir, dernière biographie en date, publiée en 2006 par les Editions Guénégaud,  une version plus précise et circonstanciée, corroborée par des documents inédits exhumés des archives du commissaire au Châtelet. C’est là une version qui devrait faire autorité, à moins que le sieur Des Brugnières, policier soupçonné d’être le commanditaire de l’agression, ait falsifié les faits ! Quoi qu’il en soit, voici que qu’il en est :

Pierre Bardin précise que l’agression a eu lieu dans la nuit du 22 avril 1779, à minuit et demi. Il cite le rapport du commissaire Louis Michel Roch Delaporte qui tout d’abord enregistre la plainte de « Joseph Boulogne Saint-George, Ecuyer, Capitaine des chasses de son altesse Monseigneur duc d’Orléans, ayant sa demeure à la Chaussée d’Antin… »

Alors qu’il est sur le boulevard du Temple en compagnie du baron de Gillier, comte de Saint-Julien, Saint-George déclare avoir été attaqué par « huit ou dix individus obéissant aux ordres du Sieur Des Brugnières… »

L’un des agresseurs s’en prend à Saint-George et lui porte un violent coup de bâton sur le bras gauche. Saint-George sort alors son épée de son fourreau, « fait sauter le bâton de l’agresseur et le prend au collet. Une bagarre générale s’ensuit ».

A ce moment, Saint-George reçoit l’aide d’un ami, Louis de Lespinasse Langeac, officier de cavalerie et gouverneur de Carcassonne qui habite non loin du lieu de l’agression et qui sort, providentiellement ou comme par enchantement, de sa demeure, peut-être pour y prendre un peu l’air… En même temps apparaît un homme en uniforme d’exempt de maréchaussée de la gendarmerie de France. Tout cela semble très insolite, écrit P. Bardin. « A l’évidence, il s’agit d’un coup monté. Tous ces gens ont agi ensemble et ne se trouvaient pas sur le boulevard du Temple par coïncidence ».

On peut comprendre que cet incident d’une extrême confusion ait été classé sans suite. P. Bardin pense tenir l’explication de ce guet-apens nocturne.

Le commanditaire de cette agression serait un acteur célèbre, nommé Gourgaud dit Dugazon, l’époux de Louise Rosalie Lefebvre, cantatrice talentueuse, connue sous le nom de « La Dugazon », qui avait fait ses débuts à Paris dans « Ernestine », opéra de Saint-George. Gourgaud, convaincu que son épouse était la maîtresse de Saint-Georges aurait voulu venger son honneur sans oser affronter son rival en un duel loyal et pour cause.

P. Bardin précise qu’il y eut en l’occurrence « erreur sur la personne » car selon toute probabilité, c’est Lespinasse Langeac qui était l’heureux rival de Gourgaud et non Saint-Georges comme la rumeur l’affirmait. Qui plus est, Lespinasse Langeac serait le père d’Alexandre Louis Gustave, auquel La Dugazon donna naissance et qui fut baptisé en décembre 1780. Preuve ou forte probabilité en est que Lespinasse Langeac prendra soin de constituer une rente viagère annuelle à la dame Dugazon et son fils.

                           Un personnage charismatique…               

Dans ses « Souvenirs d'une Actrice », Louise Fusil, partenaire de Saint-Georges, dit de lui que «c'était un modèle pour tous les jeunes gens de l'époque qui lui formaient une cour et on ne le voyait jamais qu'entouré de leur cortège »

Dans son « Essai sur la musique », publié à Paris en 1780, le marquis Jean-Joseph Laborde  est d'avis que « Saint-Georges est peut-être de tous les hommes celui qui est né avec le plus de talents différents et le mérite peu commun d’une grande modestie ».

Il n'est pas surprenant qu'un personnage aussi doué et charismatique n'ait pas eu que des amis... si tant est que l'envie et la jalousie sont des composantes de l'humaine nature. De plus, certains lui ont parfois reproché de ne pas être du « meilleur teint ».

             La même agression rapportée par Louis Petit de Bachaumont…

Dans  l'un des trente-six volumes de ses Mémoires secrets, Louis Petit de Bachaumont rapporte que dans la nuit du 1er mai 1779 « Saint-Georges a été assailli par six hommes; il était avec un de ses amis; ils se sont défendus de leur mieux contre des bâtons dont les quidams voulaient les assommer; on parle même d'un coup de pistolet qui a été entendu. Le guet est survenu et a prévenu les suites de cet assassinat, de sorte que M. de Saint-Georges en est quitte pour des contusions et blessures légères...»

Dès qu'il apprend cet attentat, rapporte encore Bachaumont, le duc d'Orléans prend la défense de son protégé en écrivant à M. Le Noir, le chef de la police, « pour lui recommander les recherches les plus exactes et qu'il soit fait une justice éclatante des coupables. »

Les enquêteurs découvrent bien vite qu'un policier nommé Des Brugnières a monté cette embuscade mais peu après, « en haut lieu », on invite  le Duc d'Orléans à ne point se mêler de cette querelle. Les coupables sont bien vite libérés et l'affaire est étouffée.

Emil Smidak, auteur d'une biographie, intitulée Joseph Bologne, nommé chevalier de Saint-Georges, souligne, à la lecture de ce bref récit,  que « nous ne savons strictement rien sur les instigateurs de cet attentat, pas plus que sur leurs mobiles. La seule chose qui est certaine, d'après le témoignage de Bachaumont, c'est que les agresseurs jouissaient de la protection de la cour, le seul haut lieu qui pouvait adresser une telle invitation au premier prince du royaume. »

Certes, force nous est d'admettre que nous ignorons tout des tenants et aboutissants de cette agression. Toutefois, cette affaire n'est pas aussi "ténébreuse" qu'elle y paraît...

Quoi qu’il en soit, j’ai choisi en définitive ce témoignage de « deuxième main »  pour reconstituer cette agression nocturne dans mon roman de fiction historique, « Le chevalier de Saint-Georges, le fils de Noémie ». Ill m’a paru offrir des éléments de chorégraphie duelliste, transposables à l’écran ou sur une scène de théâtre. 


Il y a un certain nombre de faits qui semblent avérés dans ce bref récit de Bachaumont, fût-il contestable.

 
a/   L'agression a eu lieu de nuit.
 b/  Les agresseurs étaient au nombre de six, commandés par un policier  «véreux».
 c/  Saint-Georges était avec un ami.
 d/  Les deux amis se sont défendus.
 e/  Un coup de pistolet a été entendu.
 f/   Le guet a fait une intervention providentielle.
 g/  Saint-Georges a été blessé mais sans gravité.
 h/  Le duc a exigé que justice soit faite mais l'affaire a été étouffée en « haut lieu ».

N'ayant nulle ambition de faire œuvre d'historien mais animé plutôt du désir de mettre ce guet-apens en scène de manière « plausible », j’ai comblé allègrement les zones d'ombre de ce récit afin de montrer comment il est possible d'imaginer « raisonnablement » ce que nous ne savons pas par suite de la confusion des témoignages mais que nous aurions bien aimé savoir!

Eclairage des zones d'ombre! 

a/  Nous avons présumé que l'agression a eu lieu à l'issue d'une soirée au Palais Royal, chez la marquise de Montesson, épouse du duc d'Orléans. N'oublions pas que Saint-Georges y officiait comme directeur de son théâtre et de ses concerts privés.

b/  Les six agresseurs sont des truands à la solde de Des Brugnières, policier corrompu et raciste. Avec des accoutrements et un maquillage "ad hoc", nous avons fait de ces coupe-jarrets, issus tout droit de la «Cour des Miracles», des personnes peu  fréquentables  qu'il  ne  faudrait  surtout  pas  rencontrer  à  l'orée  d'un  bois ou en d'autres lieux !

c/  L'ami de Saint-Georges dont il est question est Lamothe dont parle Louise Fusil dans son livre Mémoires d’une Actrice  On sait que Lamothe est l'ami inséparable du Chevalier. Louise Fusil nous apprend que lui aussi était un excellent musicien jouant de plusieurs instruments, du cor en particulier, et un escrimeur de première force. Des Brugnières va le neutraliser dans un premier temps en le menaçant d'un mousquet car c'est essentiellement à Saint-Georges qu'il en veut.

d/  Puisque les agresseurs ont des bâtons, nous avons supposé que Saint-Georges, ne portant pas une épée au côté, est parvenu à désarmer l'un des truands.

e/   Des Brugnières voyant ses sbires en difficulté tire un coup de feu en direction de Saint-Georges puisque c'est lui qu'il veut abattre, au moment où Lamothe échappant à son contrôle, va prêter main forte à son ami...

f/   Le guet va faire une intervention providentielle...

g/ Le duc d'Orléans prendra la défense de Saint-Georges mais pour des raisons obscures, on lui conseillera en « haut lieu» de se tenir à l'écart de cette affaire.

Nous n'avons pas traité ce dernier point car il faudrait alors mettre en scène de nouveaux personnages. Toutefois, Me La Boëssière - précepteur, confident et maître d'armes de Saint-Georges - à qui nous avons fait tenir le rôle du « chœur antique » aurait pu expliquer que l'affaire fut étouffée de peur que Des Brugnières ne compromette certains « Grands » de la cour…

Une fois les repères posés, nous avons pu mettre en scène ce qui semblait une ténébreuse affaire, mais qui ne l'était plus tout à fait grâce à nos « éclairages ».

 
Voici un extrait du roman Le Chevalier de Saint-Georges, le fils de Noémie, chapitre XVII, intitulé « Le dernier des Horace », qui se fonde exclusivement sur le témoignage de Bachaumont.

 

                         Le Chevalier de Saint-Georges, le fils de Noémie
                                   Roman de fiction historique
                           Chapitre XVII     Le dernier des Horace !
                                            (Extraits)

 

    En ce 1er mai 1779, madame la Marquise de Montesson avait décidé d'offrir une soirée aux amis de son époux, le duc d’Orléans dans son salon particulier du Palais Royal. Saint-Georges, directeur artistique et maître de cérémonie du couple princier, avait prévu, avant que ne débute le bal, une première partie vocale avec la cantatrice Louise Fusil, puis un concert symphonique comprenant une pièce de sa composition.

    A l'heure dite,  Saint-Georges et ses musiciens saluèrent les invités de La Marquise et du duc d’Orléans. Le Chevalier s'inclina et d'une belle voix grave improvisa une entrée en matière avec une aisance souriante :

- Madame la Marquise, monsieur le Duc, mes chers amis, nous allons avoir le privilège de vous offrir un intermède musical, avant le bal. Nous allons débuter notre concert par une cantate de Georg Friedrich Haendel que ce prestigieux compositeur a écrite pour son protecteur italien, il signor Ruspoli, pendant son séjour à Rome en ce début de notre siècle. Cette cantate pour voix solo qui a pour titre "Tu fedel? Tu costante?" ou Toi fidèle ? Toi constant ? sera interprétée pour vous en italien par notre amie Louise Fusil, soprano. Nous débuterons cette pièce par une sonate d'introduction et nous jouerons quatre airs contrastés, reliés par des intermèdes musicaux. Je dois vous avouer que je n'ai jamais entendu une femme repousser un amant inconstant en exprimant un tel désespoir...  

   Il marqua un temps d'arrêt afin de ménager une ultime remarque :

- Cette semonce va vous paraître si émouvante qu'aucun des gentilshommes ici présents n'osera après cela manquer à ses serments. 

   L'auditoire sembla apprécier ce trait d'esprit venant d’un séducteur notoire. Les messieurs interpellés, applaudirent discrètement  en  riant  et M. de Vaudreuil  osa  dire d'une voix inquisitrice :

- Mais qui donc aurait envie de trahir l'exquise Louise Fusil ?

- Aucun d'entre nous assurément, Monsieur de Vaudreuil, répliqua Saint-Georges, si d'aventure… nous avions eu l'heur de lui plaire. Mais je crains fort pour tous ces messieurs admiratifs que notre ravissante Louise n'ait porté son si beau regard ailleurs. Mais… voilà que nous sommes en train de nous dissiper. Or, vous attendez tous que la fête commence.

-  Merci  M. de Saint-Georges de fustiger ainsi l'infidélité, dit Madame de Beauveau, en guise d’approbation…

   Le Chevalier qui se tenait debout, jouait du violon tout en dirigeant le groupe de ses musiciens assis. La belle Louise était légèrement en retrait et avait décidé de ne pas quitter le Chevalier du regard afin de personnaliser un duo avec lui. Elle avait tant de conviction que le public aurait presque pu se demander si cet entretien n'était pas une scène réelle de dépit amoureux. 

    La musique de Haendel était émouvante et la voix de Louise d'une tonalité si riche que l'auditoire était aux anges. Nul n'avait toutefois remarqué l'indignation de M. Des Brugnières, lieutenant de police, qui jugeant cette scène en première intention, trouvait inconvenant que l'une des grandes cantatrices de la capitale personnalise ainsi ce duo et puisse se lamenter  des infidélités d'un vulgaire mulâtre qui commençait à bien faire en monopolisant l'attention de cette brillante assemblée. Car pour Des Brugnières qui détestait viscéralement ce pseudo chevalier - c’est ainsi qu’il l’appelait parfois - le trouvant fat et irritant, des déductions gratuites devenaient des preuves irréfutables. Ces paroles fictives de reproches n'étaient plus celles que M. Haendel avait composées mais bien celles de cette jeune femme qui semblait regarder le chef d'orchestre si amoureusement. 

     Les invités de la Marquise applaudirent à tout rompre lorsque la cantatrice eut chanté le dernier récitatif. Saint-Georges s'inclina en tendant son archer vers Louise à qui il attribua tout le mérite de ce divertissement…

(Des Brugnières et son compagnon sont indignés, voire révulsés, à l'idée que ce vulgaire noiraud puisse se piquer de composition musicale et soit le point de mire d'un parterre aussi distingué de nobles, de glorieux officiers du royaume de France et des plus belles femmes de la cour. Ce pays décadent ne laissait rien présager de bon assurément…)
       

      Soudain, madame de Brionne, chargée par la Marquise d'animer la fête par des  jeux de société, s'approcha des musiciens, les pria de faire une pause et Lamothe entonna  quelques  accords de son instrument pour faire taire l'assemblée. Le silence se fit :

- Mesdame et messieurs, nous allons vous offrir un intermède pour permettre à nos talentueux musiciens et aux danseurs de souffler un peu et lancer notre concours du jeu de la séduction. Les messieurs, désireux de prendre part à ces joutes amoureuses voudront bien se couvrir les yeux en prenant l'un des jolis bandeaux cramoisis qui se trouvent dans ce panier. A ce moment, il y eut un murmure de déception parmi les invités masculins. Elle interrompit son annonce puis reprit :

- Et... l'exquise Aline de Beauvau a promis d'embrasser fort amoureusement... le triomphateur de ce jeu. N'est-ce pas là un prix enviable ?

      Cette fois, les messieurs exprimèrent leur approbation par des applaudissements avant que madame de Brionne puisse venir au bout de son discours:

(Deux invités ont réussi à capturer une « proie ». Saint-Georges ne fait pas montre de bonne de bonne volonté pour se saisir de l’une des dames qui évoluent sur l’aire de jeu. Mme de Brionne lui en fait le reproche d’autant plus qu’elle aussi a promis d’embrasser fort amoureusement le vainqueur.)

- Monsieur de Saint-Georges, j'ai promis de vous remettre votre prix moi-même mais cette récompense que vous avez sollicitée ne semble guère vous stimuler. Craignez-vous donc à ce point que mes lèvres se posent sur les vôtres ?

- Madame, j'espère qu'une telle pensée ne vous a effleuré ni les lèvres ni l'esprit. Croyez bien que je brûle du désir d'être le lauréat de cette joute mais la chance n'est pas de mon côté ce soir. 

      Il n'avait pas plus tôt prononcé ces mots qu'il se fendit en direction d'Isabelle de Périgny qui avait tant couru qu'elle en était haletante. Légèrement courbée en avant, les mains sur les genoux, elle s’accordait une pause. 

      Pour se saisir de sa proie, le Chevalier avait agi en virtuose. Il s'était fendu en un éclair, le bras droit en totale extension, action offensive qui aurait sûrement fait mouche au cours d'un assaut d'armes. Ses longs doigts porteurs de deux grosses bagues, serties de pierres précieuses, avaient trouvé prise sur l'échancrure de son corsage, soutenue par un corps à baleines faisant pigeonner une gorge  frémissante. Saint-Georges en se relevant, se trouva très près de sa capture et put sentir le souffle de cette femme lui caresser le visage comme le plus doux zéphyr. Cette éclatante beauté suscitait l’admiration de tous les messieurs ici présents.  Elle portait une robe à paniers double avec des manches à falbalas, mode  très seyante et fort prisée. L'ovale de son visage et ses traits étaient admirables. Ses cheveux noirs crêpés en forme de diadème, avec des boucles flottant sur le cou, étaient du plus bel effet. 

     Sans l'avoir vraiment voulu, il avait plongé ses doigts dans son corsage et avait pu éprouver une brève sensation voluptueuse en effleurant un sein qui avait la fermeté d’une grappe de raisins. Il y eut un murmure polisson parmi l'assistance et quelques remarques égrillardes de plusieurs de ces messieurs, prompts à exploiter une telle hardiesse. Car pour la plupart des témoins, cette audace tactile n'était point fortuite. M. de Saint-Georges n'avait pu résister à ses pulsions érotiques et son adresse inégalable lui avait permis de viser au jugé avec une  remarquable précision.

      Le Chevalier enleva son bandeau et reconnut Isabelle de Périgny, dame de compagnie de la Marquise.

- Mille excuses, madame, d'avoir usé de ma patte de chat et bondi en avant afin de ne pas revenir bredouille de cette partie de chasse si agréable. Je vous prie de m'excuser si ma main tendue a pu plisser votre corsage. Je me suis fendu vers vous dans un état d'aveuglement et me voilà maintenant ébloui par vos charmes après m'être dépouillé du bandeau.

- Monsieur, honni soit qui mal y pense. Cette devise royale vous absout de toute malice, soyez sans crainte.

     Le ton des compliments précieux était donné et le Chevalier, allait devoir maintenant  se mesurer en propos galants à ses rivaux.


(Lorsque vient le tour de Saint-Georges de décerner des compliments à Isabelle, Saint-Georges supplante ses rivaux par son charme et son éloquence, ce qui accroît la fureur de Des Brugnières.)

     L'horloge du salon égrena les douze coups de minuit et graduellement les invités prirent congé de leurs hôtes en se confondant en remerciements. Les valets du Prince faisaient avancer les fiacres. Saint-Georges et les musiciens ne quittèrent les maîtres de céans qui les employaient qu'après le départ des derniers invités…

     Les deux amis avaient décidé de finir le chemin à pied afin d'apprécier la tiédeur de cette nuit d'été et de bavarder un peu avant de prendre du repos. C'était une habitude chez Saint-Georges et Lamothe de terminer une soirée par une promenade nocturne, en déambulant au hasard des rues avant de regagner leur demeure :

- Mon cher Saint-Georges, lui dit Lamothe, tu as été une fois de plus le point de mire de tous et je ne serais pas étonné que cette délicieuse Isabelle que tu as fait danser et abreuvé de louanges ait déjà un faible pour toi. Elle t'a maintes fois regardé avec des yeux fort doux, t'en es-tu seulement rendu compte ?

- Cher ami, je  ne me suis rendu compte de rien du tout. Faire l’histrion public en faisant des serments d'amour éternel fait partie de mon contrat… et de mes contraintes. Je n'ai malheureusement pu éviter cette corvée. Mes galanteries n'étaient que de fieffées niaiseries mais je n'ai rien trouvé d'autre sur le moment.

- Mais pas du tout. J’ai pensé que les Muses étaient une fois de plus avec toi. J'aurais été bien incapable de faire couler ces cascades de compliments tout au long de la soirée.

- En es-tu bien sûr ? reprit Saint-Georges, non sans tact. C'est toi qui te mésestimes. En fait, si j'étais un peu plus prévoyant, je préparerais un plein sac de ces fadaises amoureuses pour de prochaines soirées semblables. Cela m'éviterait de réfléchir. En toute honnêteté, j'étais mal à l'aise ce soir. J'ai constamment craint d'être ridicule et de voir la source de mes bêtises se tarir.

    Tout en devisant ainsi, ils avaient atteint la rue Saint-Germain et quelques instants plus tard au beau milieu de la rue des Ciseaux, en face de l'Abbaye, Lamothe sentit un bras puissant lui enserrer le cou et la bouche froide d'un canon de pistolet sur la tempe. Il poussa un cri d'effroi. Son agresseur masqué l'entraîna un peu à l'écart et au même moment Saint-Georges se trouva encerclé par quatre coupe-jarrets porteurs de gros bâtons noueux. Il n'eut aucune réaction immédiate et vit qu'il aurait été hasardeux d’essayer de fuir. De plus, Lamothe était menacé de mort et il ne pouvait songer à l'abandonner à son sort.  Il leur dit tout de go :

- Que nous voulez-vous ? Je vous abandonne ma bourse.  Il me reste  dix louis d'or  je crois, cela suffira-t-il ?

- Cette bourse ne peut vous être d’aucun secours, répondit Des Brugnières comme en écho. Et il crut bon d’ajouter :

-  Votre fatuité mérite un juste châtiment. Vous n'ignorez sûrement pas qu'une bonne volée de bois vert est le traitement habituellement réservé aux gens de rien. Voilà ce qui peut arriver lorsqu’on refuse de rester à sa place.

De grands éclats de rire partirent de ces visages hideux qui ne reflétaient que bestialité… Soudain le chef des malfaiteurs qui avait neutralisé Lamothe se fit entendre:

- Je ne ferai aucun mal au prisonnier que je tiens en joug s'il reste tranquille. Dans la négative, il mourra. S'adressant au Chevalier d'une voix sépulcrale, il énonça cette sentence sans appel :

 - C'est avec vous, monsieur, que nous avons un compte à régler et vous allez devoir payer. Cette bourse ne peut vous être d'aucune aide. Votre suffisance, monsieur, votre fatuité méritent une salutaire bastonnade et ces hommes, animés par leur passion de la justice, vont vous donner une leçon dont vous leur saurez gré, n'est-ce pas messieurs ?

    Saint-Georges entendit ce verdict, ponctué par les rires des malandrins. La tête pensante de l'expédition, tant s'en faut, ne venait  pas tout droit de la "Cour des Miracles". Son langage était châtié. Le Chevalier comprit alors que cette agression n'était pas fortuite. C'était lui et lui seul qui était visé, question de sombre vengeance et de jalousie. Voilà que de nouveau, on tenait à lui rappeler qu'il n'était qu'un vulgaire mulâtre et qu'il ne devait pas l'oublier.

    Les brigands n'avaient pas encore réduit l'encerclement. Ils en étaient sciemment à leur phase d'intimidation. Ils voulaient tout d'abord l'humilier et le faire trembler de cette peur qui peut glacer d'effroi et paralyser les plus courageux. Ils savouraient intensément ce moment qui précède l'hallali avant la curée. Saint-Georges rendit grâce au ciel de cette temporisation qui lui offrait un bien vague espoir de salut.

     Il était encore possible de briser ce blocus mais il fallait agir à la seconde près. Avec une détermination de fauve, il choisit de foncer, sans plus attendre, sur le plus grand modèle de ce sinistre quatuor, en poussant un cri de bête aux abois pour les surprendre, leur faire marquer une hésitation, et en trois enjambées se trouva presque nez à nez devant lui.    

     Sans marquer la moindre pause, il fit une rotation complète sur lui-même, une volte dirait-on dans le langage de l'escrime, et lui porta une puissante ruade au bas-ventre. Il  enchaîna ce coup par une manchette décochée en pleine face. La vitesse d'exécution de Saint-Georges tenait du prodige.  L'homme avait levé son arme mais n’avait pu s'en servir. Il était plié en deux, râlait en se tenant le ventre. Saint-Georges se saisit alors prestement de l'extrémité de son bâton pour tirer l'arme à lui dans un accès de rage folle. 

     L'homme lâcha prise mais au  moment même où le Chevalier sortait de ce cercle de mort, deux des agresseurs l'avaient assez violemment atteint, l'un à l’omoplate gauche,  l’autre à la hanche droite. Saint-Georges ne put s'empêcher de pousser un cri mais s'enfuit à toutes jambes à l'autre bout de la rue. Il avait très mal mais ce n'était guère le moment de s'apitoyer sur ses douleurs. L'homme masqué, l'infâme Des Brugnières, venait de pousser un rugissement démoniaque :

- Rattrapez-le. Il ne doit pas nous échapper.

     Trois des agresseurs entamèrent alors une course poursuite le long de la rue des Ciseaux qui mène à l'Hôpital de la Charité. Saint-Georges vit soudain que deux antagonistes s'étaient postés sur sa ligne de retraite. Le guet-apens avait été soigneusement monté et la porte de sortie était ainsi verrouillée. 

     La situation n'était plus la même toutefois. Il n'allait pas se battre à mains nues. Lui aussi disposait désormais d'une matraque. Il allait donc vendre chèrement sa vie ou sa peau noirci qui ne valait pas grand chose aux yeux de ses ennemis. Mais ces créatures maléfiques allaient se trouver en face d'un magicien de l'escrime d'estoc et de taille et savoir ce que peuvent l'intelligence et la science des armes contre la force brutale. En  grand orfèvre, il savait qu'il fallait éviter de s'opposer à deux ennemis de front…

    Saint-Georges avait compris que la stratégie du dernier des Horace, poursuivi par la meute des trois frères Curiace, s'imposait en cette nuit cauchemardesque. 

     Il avait pris l'exemple du combat des Horace et des Curiace, défenseurs respectifs de Rome et d'Albe, en se référant à la tragédie de Pierre Corneille que La Boëssière leur avait fait lire. Il se souvint du commentaire du maître en un éclair :

    Si le dernier rescapé des Horace refuse le combat contre trois adversaires, avait souligné le maître, ce n'est point par couardise. Il n'a pas davantage recours à un habile stratagème pour essaimer ses poursuivants inégalement blessés, comme le mentionnent un grand nombre d'analystes littéraires. Le dernier survivant des frères Horace ne fait qu'appliquer le principe duelliste le plus élémentaire qui semble avoir échappé à presque tous ceux qui se plaisent à commenter de grandes pages de littérature. Ce principe souverain est fort simple: duel implique, à de très rares dérogations près, un contre un. 

     Saint-Georges devait donc s'opposer à ces tueurs à tour de rôle et toucher sans l'être. Il convenait de parer deux fois plutôt qu'une afin d'éviter un coup fourré ou coup double. 

      Bien sûr, toutes ces idées avaient tournoyé dans sa tête infiniment plus vite qu'il ne le faut pour les exprimer. Tout cela s'imposa à son esprit en une fulgurance. C'est animé par cette stratégie salvatrice qu'il se retourna pour se trouver devant l'un des tueurs qui le chargeait et écumait comme un taureau lâché dans une arène. Il importait de faire vite, très vite, c'est à dire avant que ne se présente un autre loup de la meute. 

     Ce premier adversaire décrivit plusieurs amples moulinets avant de porter en force un coup à la tête. Avec une maîtrise parfaite, il prit une parade haute, détourna le bâton adverse en l'écrasant en ligne basse, et fit suivre sans transition ces deux parades successives d'un terrible coup en revers à toute volée en se fendant à fond. Le coup atteignit son vis-à-vis à la face. Un hurlement strident déchira la nuit, éclairée par deux faibles réverbères. Saint-Georges reprit sa course avec deux truands aux trousses et attendit qu'ils soient distants l'un de l'autre pour continuer cette sarabande.

(Saint-Georges parvient à se défaire d’un deuxième opposant. Lamothe parvient à s’échapper,  à s’armer lui aussi d’un bâton, abandonné par l’un des sbires hors de combat et à prêter main forte à son ami.)

      C'est à ce moment qu'un miracle se produisit. Le guet chargé de veiller au sommeil paisible des honnêtes gens, venait d'apparaître. Un sergent et quatre hommes étaient armés de mousquets et les sbires de Des Brugnières prirent une poudre d'escampette effrénée en voyant la maréchaussée…

                                                                                   Daniel Marciano