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                                                 Un contre un


        Il n’est peut-être pas inutile de rappeler pour les profanes que le duel est, par définition, un affrontement armé entre deux personnes. La représentation du héros invincible engageant le combat contre plusieurs adver­saires à la fois, déviant plusieurs lames d’une seule parade, sautant, virevoltant, distribuant généreusement des coups de taille et d’estoc pour mettre la cohorte de ses agresseurs hors de combat, est invariablement un non-sens ou une incohérence qui s’apparente pour le moins au rêve ou à l’affabulation. Semblable prouesse ne serait pas impossible avec des armes à feu. On sait qu'un tireur d’élite isolé peut assurément tenir en respect un groupe d’hommes armés. Epée ou rapière à la main, le bretteur qui s’oppose simultanément à plusieurs adversaires chevronnés est logiquement en fâcheuse posture.

        Bagarres et pugilats que l'on peut voir dans les westerns sont aussi ridicules lorsque des colosses échangent, à poings nus, des coups à assommer ou même à tuer un bœuf et qu'ils se relèvent à tour de rôle sans une ecchymose sur le visage. Dans les films de cow-boys et les productions qui exploitent la gestuelle des arts martiaux asiatiques, là encore le héros, seul contre tous, parvient aisément à mettre la meute des vilains hors d'état de nuire.

        Pour en revenir à l'escrime, Le Maître Wernesson de Liancour, auteur du Maistre d’armes ou l’Exercice de I’Espée Seule dans la Perfection, a pu écrire, en 1686 :

" J’asseureray que celui qui est instruit dans les armes, ayant du coeur, réussira contre cent mal adroits ; j’entends l’un après l’autre, nullus Hercules contra duos."             
 
        En d'autres termes, Hercule lui-même ne pourrait se battre contre deux tireurs. Certes, ce principe souffre quelques exceptions. Certains bretteurs supérieurement mobiles, habiles et chanceux, ont pu occasionnellement se tirer d’affaire au cours d'une rixe ou d’une embuscade tendue par plusieurs spadassins.

        En dépit de cette réserve, on peut affirmer que les duellistes les plus enragés, les " friands de la lame ", ont presque toujours refusé de s’opposer à plusieurs escri­meurs à la fois, jugeant plus sage de battre en retraite. Nous pouvons illustrer notre propos en nous reportant à des textes d'auteurs où ce point duelliste est respecté.

      P. Corneille, parmi d'autres auteurs, ne déraisonne pas lorsqu’il est question de duels. Seul Matamore, héros carica­tural de L’Illusion Comique, est capable de " coucher d’un revers mille ennemis à bas ". Ce n'est là toutefois qu’une outrance de langage.

        Dans Le Cid, Chimène, après la mort de son père, propose sans succès que tous les cavaliers, désireux de soutenir sa cause soient opposés à Rodrigue, à tour de rôle, cela s'entend. Le roi refuse d’accéder à sa requête et ne permet à Chimène que de désigner un seul champion.

        Dans Don Sanche d’Aragon, autre pièce duelliste de P. Corneille, Carlos, le personnage, provoque en duel les trois prétendants de la Reine. Don Alvar est le premier à relever le défi. Il n’est à aucun moment question qu’il affronte les trois hommes à la fois.

        Dans Horace, Julie prononce ces paroles, ô combien fameuses :
        Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ?

        Et le vieil Horace, conscient de la situation désespérée dans laquelle se trouve l’ultime champion de Rome, répond sans alternative possible :
        Qu’il mourût.
       
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.

        Les frères Curiace se désunissent au lieu d’avancer calmement en ligne et d’attaquer en même temps. Cette faute grossière leur coûte la vie car, inégalement blessés, ils ne peuvent poursuivre leur adversaire avec une égale mobilité. Affaiblis par leurs blessures, essoufflés par leur course, ils sont mis hors de combat l’un après l’autre et Valère, analyste duelliste expert, souligne l’heureux réflexe d’Horace :

         Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,

         Il sait bien se tirer d’un pas si dangereux,
         Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
         Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.

          Les critiques littéraires soulignent souvent l’habile stratagème du dernier Horace, pour vaincre les trois Curiace lancés à sa poursuite. Ne serait-il pas plus pertinent, en fait, de souligner que c'est grâce à son courage, à sa foi dans le succès final, mais surtout à cet impératif duelliste fondamental, selon lequel s’opposer à plusieurs adversaires en même temps est une entreprise hasardeuse, qu'Horace sort en triomphateur de la lice  ?

          Dans le Dom Juan  de Molière, nous découvrons un Dom Juan séducteur cynique, orgueilleux, mais attentif aux impératifs du point d'honneur, se résigner à fuir après que La Ramée, un spadassin en qui Dom Juan a confiance, lui annonce que douze hommes à cheval le cherchent :

     " L'affaire presse et le plus tôt que vous pourrez sortir d’ici sera le meilleur."


      Et Dom Juan (Acte Il, Scène V) de justifier son repli, sans nullement se montrer couard : 

      " Comme la partie n’est pas égale, il faut user de stratagème et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête de mes habits et moi... "

      Maître et valet ne changent finalement pas de vêtements. Sganarelle revêt en définitive une robe de médecin, en suggérant à son maître "un habit de campa­gne".

      En dépit de tous ces exemples littéraires tout à fait cohérents, le combat soutenu par un héros de cape et d'épée, seul contre tous,  qui parvient tout de même à ridiculiser ses opposants est un spectacle réjouissant que le public accepte sans trop se poser de questions, tout comme on admire Bruce Lee, le "Petit Dragon" ou Jackie Chan lancer des ruades vengeresses et distribuer de terribles "atemis" pour mettre hors d’état de nuire une horde de méchants.
 
        Qui, en fait, dans ses rêves ou ses lectures, lors d'une séance de cinéma, n’a point désiré ou ressenti un tant soit peu le besoin d’être un  épéiste irrésistible ou un champion du Kung Fu pour se défendre contre de possibles agresseurs ou protéger les faibles? J.-P. Sartre, dans son livre autobiographique Les Mots, raconte avec quelle délectation il a pu lire inlassablement les exploits du Chevalier Pardaillan.

 
En conclusion, nous oserons dire que les exploits du roi Arthur, de Lancelot du Lac et de ses compagnons de la Table Ronde, de Richard Cœur de Lion, de Robin des Bois, d'Ivanhoé, de d'Artagnan et de ses amis mousquetaires, de Fanfan La Tulipe, de Pardaillan, de Zorro et de tant d'autres héros de fiction littéraire, transposés à l'écran, ont fait bien plus pour l'escrime que tous les champions olympiques réunis !